Arcalpin, le premier datacenter de Maurienne : de la première réunion à la dernière astreinte
En 2008, la Maurienne n’avait pas de datacenter. Pour héberger un serveur, il fallait partir loin, ou se contenter d’un placard technique. Arcalpin, construit en 2009-2010 par la Communauté de communes Cœur de Maurienne, a changé cela : c’est le premier datacenter de Maurienne. J’ai participé à toute l’étude, suivi son chantier et la recherche de son raccordement en fibre, puis je l’ai exploité jusqu’en 2016. Près de dix ans de passion, et la meilleure école qui soit.
En bref
- L’enjeu : héberger sur le territoire les données et les services numériques du territoire. Arcalpin est devenu un site stratégique pour l’hébergement local, et une vraie chance pour le numérique en Maurienne.
- Le calendrier : un an d’études en 2008-2009, premier coup de pelle le 23 octobre 2009, équipements mis en service fin avril 2010, exploitation à partir de fin 2010.
- Le raccordement : des liens d’attente (VDSL, ADSL2+), puis, faute d’offre rapide côté français, une fibre venue de Turin et du nœud d’échange TOP-IX fin 2012.
- La conception : allée chaude confinée, refroidissement en rangée à eau glacée, production de froid redondante, onduleur modulaire, groupe électrogène, extinction automatique par gaz inerte.
- Mon rôle : toute l’étude aux côtés du bureau d’étude, le suivi du chantier, la recherche d’un raccordement fibre, puis six ans d’exploitation : supervision, astreintes, tests, retours d’expérience.
Pourquoi un datacenter en Maurienne
Un datacenter, c’est d’abord une question de proximité. Héberger localement, c’est garder la maîtrise de ses données, réduire la distance entre les services et leurs utilisateurs, et offrir aux entreprises du territoire une solution qu’elles devaient sinon chercher à Lyon, Grenoble ou plus loin. C’est aussi une question de résilience : un site secouru en énergie, refroidi, surveillé et raccordé par plusieurs liens reste debout quand le reste vacille.
En faisant le choix de construire sa propre salle, la Communauté de communes Cœur de Maurienne a fait un pari d’aménagement du territoire : le numérique ne se développe pas sans infrastructures, et ces infrastructures doivent aussi exister en montagne.
Avant le béton, une passion
Les datacenters me fascinent depuis le début des années 2000. En 2003, le premier que j’ai monté tenait sur une étagère robuste, avec une climatisation et un free cooling artisanal : une ventilation, des prises programmables et des sondes de température pour mesurer l’effet de l’air frais.

Le principe me plaisait déjà : pourquoi faire tourner une climatisation quand l’air du dehors est plus froid que celui de la salle ? J’avais été inspiré par OVH, qui repensait alors la façon de refroidir ses serveurs, et avec qui j’avais échangé quelques mails.
En avril 2009, Google publie une vidéo de l’intérieur de l’un de ses datacenters : des serveurs rangés dans des conteneurs maritimes, des allées étroites, de l’air chaud canalisé. Elle confirmait ce que je pensais déjà : un datacenter, c’est d’abord une histoire d’air et d’énergie. Six mois plus tard, le chantier d’Arcalpin commençait.
2008-2009 : concevoir avant de construire
À l’époque, je travaillais pour une entreprise de la vallée. Mais cette histoire n’est pas la sienne : c’est celle d’une salle, et des quelques personnes qui l’ont fait naître. Un petit groupe d’élus, un technicien de la Communauté de communes, un représentant du distributeur d’électricité local et un bureau d’étude. Pendant un an, nous avons étudié le projet.
Je n’étais pas là pour un titre ni pour une ligne sur un contrat. J’étais là parce que les datacenters me passionnaient depuis des années, et qu’on ne laisse pas passer la chance d’en construire un. J’ai participé à toutes les réunions de conception, et à tous les choix.
Avec le bureau d’étude, les arbitrages portaient sur cinq sujets :
- La répartition des baies entre télécom, pour les opérateurs et les fibres, et serveurs, pour les machines hébergées.
- Le dimensionnement de l’électricité et du froid, qui suivent la puissance des serveurs, pas la surface au sol.
- L’évolutivité : comment augmenter la capacité sans arrêter la salle, dans cinq ou dix ans.
- La continuité de service : secours électrique, redondance du froid, protection incendie.
- L’exploitabilité : supervision, accès, maintenance, sans lesquels la meilleure salle devient une boîte noire.
Deux choix structurants en sont sortis : une allée chaude confinée et un groupe électrogène capable de secourir tout le site.
Le chantier, semaine après semaine
J’ai photographié le chantier presque chaque semaine. Ces images racontent mieux qu’un planning comment un datacenter se construit : d’abord le génie civil, puis l’enveloppe, et enfin ce qui fait vraiment une salle serveur, l’énergie et le froid.
Octobre 2009 : les fondations
Le chantier commence le 23 octobre 2009. Sur un terrain de cailloux, les fers des fondations sont posés, puis le béton coulé.


Une semaine plus tard, réunion de chantier sur place. Les plans qu’on avait dessinés pendant un an deviennent réels.

Novembre 2009 : les murs
Dès novembre, les banches se dressent et les murs montent à vue d’œil.


Le 7 novembre, Autopano assemble mes photos en un panorama à 360°. On y voit déjà les volumes : la salle et les locaux techniques.


Au pied des murs, les fourreaux attendent. Un datacenter, c’est d’abord des arrivées : de l’énergie et des fibres.

Janvier 2010 : la charpente et le toit
Janvier apporte la neige. Le chantier ne s’arrête pas pour autant : la charpente se pose, puis la couverture. Le 22, le bâtiment est hors d’eau.



Février 2010 : les ouvertures et l’isolation
Les grandes ouvertures des locaux techniques sont percées : la production de froid et le groupe électrogène ont besoin de beaucoup d’air.

Le 12 février, on pose aussi une gaine technique vers le bâtiment d’en face. C’est une option pour l’avenir, et j’en reparlerai plus bas.

Le reste du mois est consacré à l’enveloppe : isolation par l’extérieur, pare-pluie, grilles de ventilation. Pour une salle serveur, l’isolation n’est pas un détail de confort : chaque calorie qui entre par les murs devra être évacuée par le froid.





Mars 2010 : l’intérieur, le froid, l’énergie
Le bâtiment fermé, place à l’intérieur. Les câbles d’abord, tirés au plafond en attendant les machines.


Sur un mur, deux évents un peu mystérieux : ce sont ceux du système d’extinction automatique. Ici, le feu s’éteint au gaz, pas à l’eau.

Dehors, d’autres fourreaux sont posés pour un bouclage électrique, une seconde arrivée d’énergie. Il ne sera jamais mis en service.

Le 11 mars, la production de froid arrive : deux machines, pour que l’une puisse tomber en panne, ou partir en maintenance, sans que la salle chauffe.


Puis le groupe électrogène, et l’arrivée électrique. Pour donner l’échelle du câble, j’avais sorti le téléphone de l’époque.


Le 26 mars, le circuit d’eau glacée court au plafond. C’est lui qui transportera les calories des serveurs vers la production de froid.

Avril 2010 : les baies, l’allée chaude, le refroidissement en rangée
Début avril, le groupe électrogène est raccordé, et le bâtiment se montre enfin sous ses couleurs définitives.


À l’intérieur, le 9 avril, les baies arrivent et prennent leur place autour de l’allée chaude.

Le 16 avril, les unités de refroidissement en rangée, dites « in-row », sont installées entre les baies. C’est le cœur du système de froid.

Fin avril, tout démarre. Les 26 et 28 avril 2010, la production de froid, le refroidissement en rangée et l’onduleur sont mis en service. Le rapport de mise en service du froid note qu’il a été fait « avec peu de charge thermique » : la salle est encore presque vide. Et sur le procès-verbal du refroidissement, à la ligne qui demande si l’allée chaude est confinée, une mention manuscrite : « prévu ». La salle est née, il reste à la remplir.
Dernière photo de chantier, le socle d’un mât d’antenne. Il était prévu pour « un jour ». Ce jour n’est jamais venu.

Le second chantier : trouver un internet rapide
Un datacenter ne vaut que par ses liens. Une fois la salle construite, le raccordement en fibre est devenu l’un de nos seconds chantiers, et de loin le plus difficile. La difficulté n’était pas technique : il s’agissait de trouver un accès internet rapide, à un coût raisonnable, depuis la Maurienne. À l’époque, les seules offres disponibles dans la vallée étaient le VDSL et l’ADSL2+. Pour une salle censée héberger les services numériques d’un territoire, c’était bien trop peu.
La solution est venue d’Italie. Puisque le très haut débit n’arrivait pas côté français, nous sommes allés le chercher de l’autre côté du tunnel du Fréjus, au nœud d’échange TOP-IX, à Turin. Le 29 novembre 2012, à Modane, une fibre de 96 km venue de Turin a donné pour la première fois 1 Gb/s dans la vallée, avec Arcalpin en ligne de mire. J’ai raconté cette journée dans l’article sur l’expérimentation très haut débit avec TOP-IX.
Entre la mise en service, fin 2010, et cette expérimentation de fin 2012, la salle a vécu deux ans sur des liens d’attente : plusieurs accès VDSL et ADSL2+ en parallèle. Ce n’était pas du très haut débit, mais c’était redondant : chaque lien pouvait tomber sans isoler la salle. Une leçon que je n’ai jamais oubliée : faute de gros tuyau, on multiplie les petits, et on les supervise tous.
La salle ne faisait pas que recevoir : elle desservait aussi. Depuis Arcalpin, des faisceaux hertziens alimentaient des stations de ski comme Karellis ou Valloire, là où la fibre n’arrivait pas encore. Un datacenter de vallée, c’est aussi un point de départ pour connecter la montagne.
Exploiter, tenir
J’ai exploité Arcalpin dans mon travail de l’époque, de fin 2010 jusqu’en 2016. Construire une salle, c’est quelques mois. La faire vivre, c’est des années.
- La supervision technique : les outils intégrés au système de refroidissement et d’énergie, pour suivre températures, charges et alarmes.
- La supervision logicielle : des outils libres de supervision, avec des alertes par e-mail et par SMS, une supervision interne et une supervision externe, pour savoir si le site est vu depuis Internet.
- Les connexions : plusieurs liens en parallèle, de technologies différentes, pour ne jamais dépendre d’un seul.
- Les astreintes, de jour comme de nuit.
- Les tests, dont le test d’infiltrométrie de la salle.
Et un jour, la vraie épreuve : une coupure électrique totale, toute la vallée dans le noir. Le datacenter, lui, est resté allumé. J’ai raconté cette nuit-là, minute par minute, dans cet article sur la coupure de courant générale. C’est la meilleure démonstration de l’utilité d’un tel site : quand tout s’éteint, il reste un îlot qui fonctionne.
C’était en juillet 2016. En octobre de la même année, j’ai changé de poste et passé le relais de l’exploitation et des astreintes ; ma mission a pris une autre direction, toujours dans les réseaux. Arcalpin, lui, a continué de tourner : c’est la meilleure preuve qu’une salle a été bien pensée, elle survit à ceux qui l’ont lancée.
Retour d’expérience
Le free cooling. C’est le choix que je regrette de ne pas avoir obtenu. J’avais poussé pour l’intégrer, il n’a pas été retenu. En Maurienne, l’air extérieur est froid une grande partie de l’année : c’est du froid gratuit qui passe devant la porte. Aujourd’hui, ce serait la première chose que je mettrais sur la table.
La mesure. Nous n’avons jamais mesuré le PUE, le rapport entre l’électricité consommée par tout le site et celle des seuls serveurs. Sans mesure, impossible de savoir ce que coûte le refroidissement, ni ce qu’un free cooling aurait fait gagner. Je l’instrumenterais dès le premier jour.
Les options. Une gaine vers le bâtiment d’en face, un bouclage électrique, un mât d’antenne : rien de tout cela n’a servi. Ce n’est pas du gaspillage, c’est le prix de l’évolutivité. Une gaine posée pendant le gros œuvre coûte peu ; la creuser après coup coûte cher. Mais chaque option mérite une question : qui l’utilisera, et quand ?
Ce que dix ans m’ont appris
- Dimensionner par la puissance, pas par la surface. Ce sont les kilowatts par baie qui fixent l’électricité et le froid.
- Séparer l’air chaud de l’air froid. Le confinement est le geste le plus rentable d’une salle serveur.
- Doubler ce qui ne doit jamais s’arrêter : le froid, l’énergie, les liens réseau.
- Partir du territoire : la qualité du réseau électrique local, le climat, les fibres disponibles changent le projet.
- Chercher la connectivité dès le premier jour. Sans liens rapides et redondants, un datacenter n’est qu’une salle climatisée.
- Penser l’exploitation dès la conception : supervision, accès, astreintes, tests. C’est elle qui dure.
- Mesurer, et profiter du froid du dehors quand le climat le permet.
Quinze ans plus tard
Arcalpin reste un site stratégique pour l’hébergement local, et une vraie chance pour le numérique en Maurienne. Les datacenters ont changé d’échelle avec l’IA, mais les questions restent les mêmes : de l’énergie, du froid, des fibres, et des gens pour veiller dessus.
Ce retour d’expérience vaut au-delà d’Arcalpin. Le numérique se rapproche de ses usages : salles régionales, edge computing, calcul au plus près des données et des capteurs. En montagne, ces projets cumulent les contraintes : accès difficiles l’hiver, fibres rares, réseau électrique à connaître vallée par vallée. Mais ils ont aussi un atout que les plaines n’ont pas : le froid. Avoir déjà traversé une étude, un chantier, une attente de fibre et six ans d’astreintes, c’est gagner des mois sur le suivant.
Quand je repasse devant ce bâtiment, je revois les fers des fondations sous la grue, la neige de janvier, les baies qu’on déballe. Je suis heureux que cette infrastructure existe ici, en montagne, et fier d’avoir participé activement à la faire naître, puis à la faire vivre.
Les autres articles sur ces sujets sont réunis dans les pages Énergie, réseaux et fibre et IA, data et numérique.
Toutes les photos du chantier
















Qui écrit ici ?

Je suis Alexandre Modesto, et je suis geek depuis plus de trente ans : Linux, Debian, réseaux, et une curiosité qui va aujourd’hui jusqu’aux GPU et à l’IA.
Arcalpin a été mon terrain de jeu grandeur nature. Des centaines de sites servis depuis la salle, des dizaines de serveurs en production, une architecture pensée pour la haute disponibilité. Autour, tout ce qui fait vivre un datacenter : l’interconnexion à internet, des faisceaux hertziens quand la fibre n’était pas encore là, la supervision, les astreintes, la documentation et les plans de continuité.
Ce que j’aime, c’est tout le chemin, du serveur à la fibre. Et le partager.
Un datacenter en projet, une salle serveur à repenser, un site edge en montagne, ou simplement l’envie d’en parler ? Je vous offre le café, et mon retour d’expérience avec. Écrivez-moi : modesto.alexandre+cafe-dc@gmail.com